Sun Chine

Regard critique d'une française expatriée en Chine Journal intime Exil Impressions

18 mai 2007

Film : Blind Shaft ou l'horreur du travail à la mine

BLIND SHAFT - de LI Yang


blind_shaft

Blind shaft, réalisé par LI Yang, d'après le roman Shen Mu de LIU Quingbang, est un film que j'ai vu à mon retour en France, et pour cause, il est interdit en Chine.

Blind shaft, c'est l'histoire de ces mineurs qui sont aveuglés par le soleil lorsqu'ils refont surface, mais surtout celle de deux hommes, Song et Tang qui, aveuglés ('blind') par l'appât du gain, exploitent sans remords leurs employeurs en jouant les victimes à leur guise.

Ainsi le film s'ouvre sur un matin d'hiver dans l'une des nombreuses mines de charbon du nord de la Chine. On y voit deux hommes, Song et Tang débuter leur dur labeur, rejoints par Chaolu, le frère de Tang arrivé depuis peu. Or d'un seul coup c'est le drame. Au plus profond des entrailles de la mine, Tang et Song se mettent à donner des coups de pioche et frappent Chaolu qu'ils tuent. La mine s'effondre et seuls les deux hommes réchappent de cet "accident". Ensuite, jouant la victime Tang arrive à se faire indemniser par le propriétaire de la mine sous la menace, avec Song, d'en rapporter aux autorités locales.

A ce moment du film, deux sentiments nous gagnent. Tout d'abord, on est choqué par ces deux hommes qui sont prêts à tout, même à tuer pour gagner un peu plus d'argent. La fin justifie les moyens, même l'appât du gain. Ainsi à un moment, Song, qui est père de famille et qui est plus hésitant, demande à Tang :

"- Cela t'avance à quoi de le tuer ?
- J'élimine tout obstacle à mon enrichissement"

Ces deux hommes apparaissent comme des monstres pour lesquels une vie n'a qu'une valeur pécuniaire. C'est ainsi que les deux hommes, après avoir été indemnisés de la mort de Chaolu, partent dans une autre ville et ramassent un jeune garçon, nouvelle victime, Yuan Fengming, qui se fera passer pour le neveu de Song. Yuan apparaît comme un jeune naïf, qui ne connaît rien de la vie, qui espère juste gagner un peu d'argent pour vivre et retrouver son père dans les mines alors que ce dernier espérait le voir étudier.

blind_shaft3BlindShaft2

Ensuite, à ce moment-là, les choses commencent un peu à basculer dans le film. Song, face à cette jeune victime qu'il a recrutée, songe à son propre fils qu'il veut lui aussi voir étudier. Il n'en devient pas plus humain mais le monde dans lequel ils évoluent devient quant à lui plus inhumain. Ces hommes sont des laissés-pour-compte dans une Chine qui évolue, qui s'industrialise et qui perd ses valeurs. Cela est tout à fait flagrant lorsque les deux mineurs, après leur crime odieux, vont s'amuser avec des filles dans un karaoké. Les paroles de l'hymne socialiste sont complètement changées par ces jeunes filles de mauvaise vie qui glorifient ironiquement le capitalisme. La critique sociale se fait alors encore plus forte dans le film, on ne sait plus qui est le plus inhumain, le vrai monstre : ces deux hommes qui sont prêts à tout pour gagner un peu plus d'argent et pour lesquels une vie n'a qu'une valeur pécuniaire, ou le propriétaire minier qui les exploite et pour lequel une vie n'a absolument aucune valeur. Les hommes sont choisis en fonction du travail qu'ils peuvent fournir et de ce qu'ils peuvent rapporter. Dans un pays surpeuplé et où la main d'oeuvre est trop importante et si peu chère, les hommes sont interchangeables. Dans le film, le salaire mensuel de ces mineurs est de 1000 yuans (soit environ 100 €) par mois, une vie humaine vaut 30 mois de salaire.

LI Yang décrit donc une Chine qui a perdu ses valeurs. Le communisme n'est plus vraiment, mais il a laissé derrière lui la corruption, le chômage, l'attrait de l'argent. Le film pourrait presque apparaître comme un documentaire. Il faut dire que LI Yang avait auparavant réalisé de nombreux documentaires et que certains taxent les jeunes cinéastes "non officiels" de ne faire que des documents. C'est cette critique très noire de la société chinoise qui explique que le film a été censuré (il est interdit à la diffusion en Chine, mais on peut y trouver des dvds piratés). Les accidents dans les mines sont extrêmement nombreux dans ce pays : au moins 10.000 personnes mourraient dans des mines illégales en Chine.

Blind shaft est donc un film à découvrir, bien réalisé malgré son côté documentaire. Le film a été plébiscité au festival de Deauville.

Posté par sunchine77 à 22:16 - Films - Commentaires [0] - Permalien [#]

Commentaires

Poster un commentaire